Document de travail
Des bourses sans plan
Ce que les listes de l’ANBG disent des choix de formation du Gabon, 2012–2018, et ce qu’une planification aurait changé.

Résumé
La question
De 2012 à 2018, l’Agence nationale des bourses du Gabon (ANBG) a publié chaque année la liste de ses décisions. Nous en reconstituons, à partir des copies conservées par l’Internet Archive, une base de 210 175 décisions concernant 78 539 boursiers, sans les noms, et nous suivons chaque boursier d’une année à l’autre grâce à une empreinte de son numéro de bourse. Le nombre de boursiers financés passe de 18 239 en 2012–2013 à 36 336 en 2016–2017 ; les chiffres publiés ensuite le situent autour de 25 000 en 2022–2023, pour 80 milliards de FCFA. Nous comparons cet effort aux besoins que la décennie qui a suivi a révélés.
Une décennie plus tard, trop de diplômés là où il n’y a pas d’emploi, trop peu là où le pays manque. En 2024, les diplômés du supérieur sont la catégorie la plus touchée par le chômage (25,6 %, contre 17,4 % en moyenne), et seuls 26,7 % d’entre eux occupent un emploi formel ; dans le même temps, le pays manque de médecins (0,5 pour 1 000 habitants), d’enseignants scientifiques et de techniciens, au point que des entreprises dépassent les quotas de main-d’œuvre étrangère.
Les bourses allaient ailleurs. Les domaines en pénurie (santé, éducation, sciences, ingénierie, numérique, agriculture et forêt) n’ont reçu que 24 % des bourses sur toute la période, et leur part a baissé de 28 % en 2012–2013 à 24 % en 2017–2018 ; seule la santé progresse. Chez les nouveaux boursiers, la part est de 22 %, sans tendance à la hausse. Les bourses étaient longues (5,3 ans en moyenne pour les boursiers entrés avant 2013, estimation) et les réorientations rares (13 % de changements de domaine dans la cohorte 2013).
Une planification aurait formé bien plus de diplômés dont le pays avait besoin, à budget égal. En simulant les cohortes 2013–2022 sous d’autres règles d’attribution, à budget égal : réserver 40 % des nouvelles bourses aux domaines en pénurie aurait formé d’ici 2025 environ 24 700 diplômés dans ces domaines au lieu de 14 900 ; chiffrer les besoins aurait comblé le manque de médecins (de l’ordre de 1 160 en 2022), que les bourses observées n’ont couvert qu’à moitié ; plafonner la durée des bourses aurait libéré de quoi en former 18 900 de plus.
Mots-clésbourses d’études · enseignement supérieur · planification des compétences · chômage des diplômés · ANBG · Gabon
Méthodes
Une base reconstituée à partir de listes publiques
Quatre scripts Python ; chaque chiffre de l’article est écrit par un script. Les pages brutes, qui contiennent les noms, ne sont pas diffusées.
La source. Le site de l’ANBG publiait la liste des décisions de sa commission technique : numéro de bourse, pays d’études, catégorie, établissement, discipline, décision (accord pour une période, avis défavorable, suppression pour échecs, fin de cycle, abandon). L’Internet Archive a conservé 529 copies datées entre 2013 et 2021 ; la dernière liste complète date du 26 février 2018, après quoi la page est devenue un moteur de recherche que l’archive ne pouvait pas capturer. Après 2017–2018, il n’existe plus de liste publique.
L’anonymisation. Ni les noms ni les banques ne sont conservés. Le numéro de bourse est remplacé par une empreinte cryptographique salée, qui reconnaît un même boursier d’une liste à l’autre sans permettre de retrouver son numéro. À partir de 2013, le numéro porte aussi la cohorte.
Les domaines et les parcours. Les disciplines sont rattachées aux domaines de la classification CITE-F 2013 ; les domaines en pénurie sont ceux que les constats de la décennie suivante désignent. Chaque cohorte est suivie d’année en année : encore boursier, bourse supprimée, disparu des listes, changement de domaine. La classe préparatoire du lycée Léon-Mba est suivie jusque dans les écoles d’ingénieurs françaises où vont ses élèves.
La simulation. Pour les cohortes 2013–2022 et chaque domaine, les entrants, la part financée jusqu’au bout de la durée normale, les années de bourse consommées et la part à l’étranger (où une année coûte environ dix fois plus cher) donnent les diplômés d’ici 2025 et le coût de chaque cohorte. Cinq règles d’attribution redistribuent les entrants en gardant le coût de chaque cohorte égal au coût observé ; 300 rééchantillonnages donnent des intervalles à 90 %.
Résultats
En quatre chiffres
Listes de 2012–2013 à 2017–2018 ; simulations à budget égal.
24 %
des années de bourse sont allées aux domaines en pénurie ; commerce, gestion, droit, sciences sociales et lettres en ont pris 73 %. L’éducation est passée de 4,4 % à 0,7 %.
25,6 %
de chômage chez les diplômés du supérieur en 2024, contre 17,4 % pour l’ensemble des actifs ; 31 629 diplômés au chômage.
24 700 contre 14 900
diplômés dans les domaines en pénurie d’ici 2025 avec 40 % des nouvelles bourses qui leur sont réservées, au lieu de l’observé, à budget égal.
1 150 médecins
formés d’ici 2025 quand les besoins sont chiffrés d’abord, contre environ 560 observés, pour un manque de 1 160 en 2022.
À lire avecDes ordres de grandeur. Les listes s’arrêtent en 2018 ; le chômage est connu par niveau d’instruction, pas par discipline ; une disparition des listes n’est pas un diplôme ; les domaines sont déduits des codes, sans référentiel publié de l’ANBG ; le résultat du plafonnement de la durée repose sur une ancienneté estimée et c’est le plus fragile.
Références
Sources principales
L’article en cite 15 ; la liste complète est dans le PDF.
- Cour des comptes du Gabon. Rapport au Président de la République 2018, audit de l’ANBG (2011–2018), p. 64–65.
- INSTAT et Direction générale de l’emploi. Enquête nationale sur l’emploi et le chômage 2024, tableaux 21, 24, 28 et 29, présentés le 29 avril 2026.
- Banque mondiale. Gabon Public Finance Review 2026, septembre 2026 (personnel de santé).
- Banque mondiale. World Development Indicators : population (SP.POP.TOTL) et médecins pour 1 000 habitants (SH.MED.PHYS.ZS), consultés le 15 octobre 2026.
- Gabon Media Time. L’enseignement secondaire en déficit de 300 professeurs de mathématiques ; Le360 Afrique, Pénurie de profs dans des classes de 130 élèves, novembre 2024.
- Gabon Media Time et Gabonreview sur les quotas de main-d’œuvre étrangère et la préférence nationale, 2024.
- L’Union, 10 août 2016 (allocations de bourses, de 38 à 59 milliards de FCFA, 2009–2015) ; L’Union, 9 juillet 2024, ANBG : incohérences et incongruités (année 2022–2023).
- Gabonactu, 5 août 2023 : En 10 ans, l’ANBG a payé 291 061 bourses d’études.
- Internet Archive. Captures de anbg.ga, 2013–2021 (529 copies datées).
Hodologic Research (2026). Des bourses sans plan : ce que les listes de l'ANBG disent des choix de formation du Gabon, 2012–2018. 15 octobre 2026, 19 p.